C’est bientôt la sortie de mon premier roman et pour fêter cela je mets à disposition une partie du premier chapitre. J’espère que vous aimerez et souhaiterez lire la suite dans les semaines à venir. N’oubliez pas de liker le FB et de laisser un commentaire.

ROWEYNA

L’agitation régnait lorsque j’ouvris les yeux, des cris, des craquements et des cliquetis métalliques jouaient une cacophonie grotesque. De terribles grondements semblables au tonnerre faisaient vibrer l’air tandis que le cor d’alarme retentissait. Je ne compris pas tout de suite ce qu’il se passait, malgré l’hiver approchant, il faisait chaud, l’atmosphère alourdie sentait le souffre, la fumée et la peur. Des pas lourds et rapides passaient devant ma porte. J’entendais les soldats de mon père courir dans tous les sens en lançant des ordres et des braillements affolés. Comme lorsqu’on met ses mains sur les oreilles, les sons s’étouffèrent d’un seul coup. Un sifflement aigu, tout d’abord léger puis s’amplifiant vrilla l’air avant d’exploser dans un rugissement terrible. La tour entière trembla, me projetant violemment au sol. Reprenant mes esprits je m’approchai du balcon. Dehors le ciel rougeoyait, des nuages de fumées assombrissaient le ciel et les montagnes au loin ressemblaient à des titans enflammés prêts à fondre sur la vallée. La campagne, où d’ordinaire seuls quelques feux brûlaient encore à cette heure, me glaça le sang. Une rivière de lave mouvante où se reflétaient les éclats brillants du métal se déversait à perte de vue sous les murailles de Lorynorsk. Les vignes aux pieds des monts Fingen brûlaient en un million de feux follets. Les villages de Kisrk et de Filj avaient totalement disparu sous l’épaisse fumée rouge d’un brasier incandescent. Je restai pétrifiée devant un tel spectacle d’horreur, tremblant de ce cauchemar irréel en espérant me réveiller bientôt mais mon esprit savait qu’il ne rêvait pas. Je cherchai toujours quelques vêtements lorsque j’entendis la voix de Nigel à travers la porte de ma chambre. J’ouvris le loquet, entrouvris la porte et aperçus son regard bleu perdu entre les crins de sa chevelure hirsute. Ses yeux d’ordinaire si calmes, parcouraient frénétiquement le couloir, tandis qu’il lançait des ordres aux soldats affolés, ou me fixaient d’un air inquiet.

«Princesse, il vous faut vous préparer, le château est attaqué et je ne sais si nous tiendrons bien longtemps. Je ne sus que répondre, l’incompréhension se lisait si bien sur mon visage qu’il poursuivit. Le gros de l’armée qui a quitté Lorynorsk il y a une semaine ne pourra pas nous sauver, nous sommes sans nouvelle d’elle. Votre père est sur les remparts avec la garde royale mais les portes ne tiendront pas jusqu’au matin, il vous faut fuir ».

Cette phrase lancée comme une évidence me glaça le sang tandis que mon esprit restait confus, niant encore l’impossible. Nigel poussa la porte, j’avais reculé malgré moi, hébétée je le regardais faire pendant qu’il prenait mes affaires. Puis il me tira par le bras, j’étais telle un fantôme, sans pouvoir bouger, comme si ma volonté avait disparu.

«Votre père m’a confié la clé du trésor royal et l’ordre de vous y donner ce qui a appartenu à votre famille depuis qu’elle règne sur Lorynorsk, après vous devrez fuir au plus loin… Reprenant mes esprits je pensai soudain à ce qui devait être un espoir.

— Shagan, Shagan notre sorcier, il va nous sauver, c’est le plus puissant et le plus sage de tous les royaumes, même mon père n’est pas aussi versé dans l’Art ! Nigel s’arrêta, tandis qu’il me tenait toujours par le bras, je vis son dos se voûter, comme si le poids du château lui-même reposait à cet instant sur ses larges épaules.

— Hélas Princesse, c’est Shagan qui est à la tête des démons qui nous assaillent ».

Mes jambes durent disparaître à cet instant précis car je me retrouvai presque allongée sur les dalles, Nigel me souleva, je m’agrippai à lui mais mes doigts avaient à peine la force de se fermer sur le surcot de son armure. Les grondements se faisaient plus rapprochés au-dessus de nos têtes, roulant comme une tempête de grêlons, martelant la pierre, menaçant de faire s’effondrer la voûte sur nous à mesure que nous nous enfoncions dans les profondeurs du château.

«Nous y voilà Princesse, la porte du trésor royal. Hélas vous devez y entrer seule. Il y a une armoire, faite de simple bois de frêne, utilisez cette même clé et prenez ce qui s’y trouve, ce sont les ordres de votre Père…

— Pourquoi n’y entrez-vous pas, je ne sais ce qu’il me faut y prendre et qu’en faire ?

— Seuls les membres de la famille royale peuvent y pénétrer et les ordres de votre père étaient clairs ; il y a un passage derrière ce meuble, il vous mènera loin du château, fuyez !».

Nigel me poussa sans ménagement dans l’immense salle taillée à même le cœur de la terre, puis il referma la porte derrière moi. Je n’avais vu qu’une fois le trésor royal, mon père m’y ayant emmenée à mon dixième anniversaire, m’expliquant qu’il renfermait les plus grands secrets des dieux, qu’ils nous avaient confiés leur garde pour protéger les hommes de la fin des Temps, disait-il. D’immenses flambeaux éclairaient la vaste salle, de grosses grappes faites d’étranges cristaux luminescents y palpitaient d’une douce lueur orangée. Des statues, des guerriers de ma famille pensais-je, soutenaient en un effort titanesque la voûte de granit veinée de quartz où des arcades aux ciselures d’orfèvre venaient s’y blottir pour abriter livres et parchemins. Je cherchai un moment l’armoire, la trouvant cachée dans un coin, simplement enchâssée dans le mur entre deux statues à taille humaine qui représentaient un homme et une femme à la silhouette singulière. Encore toute tremblante, j’insérai la petite clé d’or, la tournai et un rapide clac se fit entendre suivi du long cliquetis du mécanisme complexe qui devait surement protéger son contenu. A l’intérieur, sur un simple mannequin de bois aux formes féminine se trouvait une armure, elle n’avait rien d’extraordinaire sinon les gravures complexes qui la recouvraient et son étrange allure tranchant avec les massives cuirasses du Norsk. Elle semblait faite en argent noir et non d’acier car son métal avait l’air si pur qu’elle paraissait renvoyer plus de lumière que les flambeaux ne pouvaient en produire.

Roweyna n’eut aucun mal à la revêtir, les plaques de métal s’ajustaient parfaitement sur elle, si bien que l’armure semblait avoir été forgée à sa taille. Le métal était tellement léger que la princesse se sentit libre de ses mouvements, autant qu’avec de simples vêtements. Une longue épée flanquait le mannequin, son aspect n’avait rien à voir non plus avec les épées habituelles des guerriers norsk. Elle semblait plus fine et moins solide que les lames nordiques, sa lame était pareille à l’armure, aussi pure que la première neige et aussi noire qu’une nuit d’hiver.

Un grondement assourdissant fit trembler une fois encore la voûte de la salle, les murs de Lorynorsk ne tiendraient plus très longtemps et mes craintes grandissaient à mesure que je repensai à mon père qui devait se trouver en première ligne sur les remparts du château. La voûte trembla une nouvelle fois, fissurant le plafond et des pierres commencèrent à se détacher, écrasant ici et là les délicates pièces d’orfèvrerie aussi anciennes et précieuses que le royaume qui les avaient créées, c’était l’histoire de mon peuple, de mes ancêtres qui disparaitrait bientôt. Je cherchai derrière l’armoire un passage mais il n’y avait rien, pas une fissure, pas un espace, un autre grondement, d’autres pierres. Mon inquiétude me pressait à nouveau. Je pris l’épée tandis qu’une nouvelle secousse renversait le mannequin de bois. Je vis alors un minuscule trou de serrure derrière lui. Retirant la clé je l’insérai dans celui-ci, encore une fois le mécanisme complexe se fit entendre. Un souffle glacé et nauséabond me prit à la gorge, comme si mille ans avaient attendu que je les libère. Je poussai les petits battants de bois et m’engouffrai dans le noir. Faisant quelques pas je vis bientôt une lueur bleutée monter des parois, l’air vicié s’apaisait et à mesure que mes yeux s’habituaient de curieux bas-relief apparurent. Ceux-ci relataient visiblement de grandes batailles entre des hommes et d’obscurs démons. Ils étaient si difformes qu’aucune imagination humaine n’aurait pu concevoir leur existence sinon comme une offense aux dieux eux-mêmes. L’air se faisait plus respirable à mesure que le couloir s’élevait. S’enchaînaient alors d’épiques fresques sur des paysages inconnus, de vastes déserts entourant une tour immémoriale, de profonds canyons où des hommes luttaient contre de puissants géants, des navires grands comme des châteaux naviguant sur une mer déchaînée, puis ce fut terre brûlée, villages en feu. Je m’arrêtai net quand je vis se découper sur la pierre lisse des arrêtes familières. Irrépressibles, les larmes montèrent, puis coulèrent, comme les cascades qui bordaient les cimes des forêts et les montagnes du Lorynorsk qui se détachaient de la pierre, inondant mes joues de sentiments inconnus et terrifiants. Bouleversée, épuisée, il me fallut une longue minute pour chasser ces images de mon esprit et reprendre ma fuite hors de ces murs. Après un moment, je débouchai enfin à l’extérieur. L’air maintenant froid et pur me redonna du courage et je vis bientôt le halo ténu de la lune, voilée par les épais nuages de cendres qui montaient de la vallée. Au-dessous de moi s’étendait ce qui avait été le pays de mon enfance. Les forêts qui bordaient la montagne étaient encore en feu mais les champs avaient fini de se consumer tandis que le vent soulevait les dernières braises sur cet effroyable paysage. Les villages avaient été rasés et il montait une odeur de charnier que portait un souffle glacial venu du nord jusqu’aux plus hautes cimes. A mes pieds s’étendait le château de mes ancêtres. La bataille y faisait encore rage. Tout espoir n’était donc pas vain mais les murs nord et est n’avaient pas tenu devant les gigantesques tourelles de siège. Je pouvais encore voir les soldats contenir la marée d’assaillants. L’espoir fut de courte durée lorsque je compris contre qui, ou quoi se battaient les hommes du royaume. C’était d’horribles créatures aux visages tantôt porcins tantôt vaguement humains mais le plus souvent indéfinissables. Certains mesuraient bien deux hommes de haute taille, leurs corps étaient couverts de fourrure, noire comme les ténèbres, hérissée de piquants et apparemment aussi dure que l’acier. Les flèches et les épées semblaient glisser dessus sans même les ralentir un instant pendant que d’autres, faits d’ombres ou de fumée se laissaient traverser sans même ralentir. Leurs mains étaient hérissées de griffes aussi longues et tranchantes que nos épées, elles pénétraient sans relâche armures et chairs avec la même facilité que la faux travaillait le blé. Bientôt il ne resta plus que quelques hommes dans la cour du château. Les hautes murailles étaient éventrées, les tours à moitié écroulées et la marée noire, hideuse vomissure qui avait dévasté mon pays encerclait maintenant les derniers survivants. Une flamme, un espoir éphémère ébranla mon cœur l’espace d’un instant, au centre dans son armure d’or et d’airain, le glaive brandi en signe de défi se tenait mon père, de la main gauche il pointait vers nos ennemis l’étendard de nos ancêtres. Voyant sa bravoure, les démons hésitèrent. Un éclair rougeoyant déchira le ciel tandis que je serrai les poings si forts que le sang coulait entre mes doigts, prise à la gorge par les émotions qui m’assaillaient. Sur les décombres de la porte nord apparut Shagan, le sorcier maudit, le traître. L’infâme toisait les rescapés, comme s’il réfléchissait au sort qu’il leur réservait, là où j’étais il n’était guère plus grand qu’une fourmi mais mon âme toute entière se mise à trembler quand je compris qu’il regardait dans ma direction. La surprise et l’effroi m’envahirent davantage quand dans un signe.impérieux quatre énormes créatures bien plus grandes que ces guerriers pourceaux déployèrent leurs ailes de chauve-souris et s’élancèrent dans ma direction. Au même instant la horde fondit sur mon père et ses soldats. Volant à une vitesse incroyable je compris qu’ils seraient rapidement sur moi, tiraillée entre le désir de voir mon père une dernière fois et la peur inspirée par les cris terrifiants des bêtes qui fonçaient vers moi, je lâchai un dernière regard empli d’amour pour mon père, de haine pour Shagan, l’homme qui avait été un oncle, un mentor et un ami, le château et les montagnes qui m’avaient rendue si heureuse, puis je tournai le dos sachant que tout cela était perdu à jamais. Je courais entre les hauts sapins, prenant garde de ne pas trébucher sur une pierre ou d’être prise en traître par une racine. Au-dessus de ma tête j’entendais les cris des horribles créatures lancées à ma poursuite. Maudissant le sorcier renégat je priais pour mon père. L’armure était étonnamment légère et souple, elle s’ajustait si bien qu’aucune pièce ne venait frotter, rendant mes mouvements si fluides qu’on eut dit que je courais encore en tenue de cuir. Je prenais garde à rester sous le couvert car je n’avais aucune chance contre un seul de ces monstres. Le matin commencerait à poindre d’ici une heure et il me fallait trouver un endroit pour me cacher. Shagan lancerait sûrement d’autres monstres à ma poursuite voyant que ses créatures n’étaient pas revenues. Alors que mes pensées s’entrechoquaient, j’aurais dû faire plus attention à la montagne qu’aux terribles démons, plus malins que je n’avais imaginé ils s’étaient joués de moi, tels des chats avec une souris. Sans m’en apercevoir ils m’avaient poussée là où ils voulaient. Le bruit assourdissant des chutes me fit prendre conscience que je serai bientôt prise au piège. Je stoppai net, à quelques centimètres s’étendait sous mes pieds un à-pic vertigineux, une des nombreuses chutes d’eau qui alimentait la rivière Loryn sautait dans le vide pour s’écraser quelques centaines de mètres plus bas. Je me sentis perdue, je devais rebrousser chemin avant d’être complètement encerclée mais un craquement horrible, semblable à des os qui se brisent, me glaça le sang. Une des créatures venait de se poser entre les arbres, arrachant les troncs comme des fétus de paille pour se faire de la place. Elle avançait vers moi. Ses yeux rouges remplis de feux brûlaient d’une haine démoniaque, un rire sardonique finit de me prouver l’intelligence pernicieuse dont elles étaient capables. Dans le ciel les autres créatures jubilaient, leurs rugissements triomphant emplissaient l’aube naissant tandis qu’ils tournoyaient autour de moi comme des charognards affamés. Bientôt la terrible créature dont je n’avais vu que la silhouette noire et maléfique se dessina à l’orée des arbres. La gueule béante trônait au-dessus de deux autres plus petites couronnées toutes trois par un globe rougeoyant et sans paupières, dans le dos une paire d’ailes noires et membraneuses s’agitait, d’énormes bras musculeux aussi larges que des troncs pointaient dans ma direction des griffes aussi acérées que des poignards. Je compris que je n’aurai aucune chance. Sentant monter la peur je sus qu’il me faudrait rapidement trouver une issue ou la mort qui me faisait face serait la dernière chose que je verrais. Les trois yeux maléfiques braqués sur moi brillèrent d’un feu plus intense à mesure qu’elle se rapprochait, puis la créature s’élança sur moi, griffes pointées vers ma gorge, gueules béantes, hurlant à l’unisson de ses semblables. Rassemblant mon courage je fermai les yeux et doucement, comme si le temps ralentissait pour suivre le mouvement de ma chute je me laissai tomber dans le vide, caressée par l’eau qui m’accompagnait, apaisante, vers une autre mort certaine mais plus douce que le terrible destin qui m’attendait là-haut.